À seulement 25 ans, Margaux Balemans fait déjà partie des figures qui comptent dans le paysage gastronomique belge. Sommelière chez Sir Kwinten à Lennik et sacrée Meilleure Sommelière de Belgique 2024, elle incarne une nouvelle génération de professionnels du vin : engagée, curieuse, connectée à son époque et profondément attachée à l’expérience humaine. Rencontre avec une jeune femme pour qui le vin n’est jamais une fin en soi, mais un lien.
La curiosité de la découverte
« Pour moi, le vin est à la fois un hasard et une évidence — on peut le deviner à travers mon prénom. » Chez Margaux Balemans, le rapport au vin ne naît pas d’une lignée de vignerons. Il prend racine ailleurs : dans le plaisir d’être à table, de partager, de vivre des moments sincères. Adolescente déjà, elle associe la gastronomie à l’émotion, au lien, à cette alchimie invisible qui transforme un repas en souvenir.
Originaire de Vosselaar, où le vin ne fait pourtant pas partie des traditions, Margaux grandit dans un environnement ouvert et bienveillant. « Mon intérêt pour le vin vient surtout de la curiosité. J’ai aussi eu la chance qu’on me donne la liberté d’écrire mon propre chemin. » Une approche simple et lucide qui façonnera durablement sa vision du métier : humble, exigeante et solidement ancrée dans la réalité du terrain.
Une vocation forgée dans l’Horeca
Formée à l’Hotelschool Ter Groene Poorte, Margaux complète son parcours par deux années de spécialisation en Butler & Event Management et en connaissances des boissons. À 20 ans à peine, elle est élue Meilleure Jeune Sommelière de Belgique 2020. Un véritable déclic. « Ce titre a renforcé mon ambition, mais surtout ma soif d’apprendre. »
Depuis l’âge de quinze ans, elle évolue dans l’Horeca. « Cette passion est contagieuse. Travailler aux côtés de personnes engagées m’a façonnée telle que je suis aujourd’hui. » Au Sir Kwinten, elle trouve un terrain d’expression à la hauteur de ses exigences. « Dès le premier jour, je me suis sentie honorée de faire partie de cette équipe. Collaborer avec des personnalités comme Yanick Dehandschutter et Glenn Verhasselt est une source d’inspiration quotidienne. »
Son titre de Meilleure Sommelière de Belgique 2024, elle le revendique d’ailleurs comme un succès collectif : « C’est l’aboutissement d’un véritable travail d’équipe. »
Entre connaissance et intuition
Dans les concours comme dans le service, Margaux refuse toute opposition entre savoir et ressenti. « La connaissance est ce que l’on construit. L’intuition est la manière dont on s’exprime dans l’instant. »
Une philosophie qu’elle applique aussi en compétition. Sa plus grande surprise lors du concours national ? « Entendre mon nom en demi-finale. À ce moment-là, on n’analyse plus, on agit. » Elle évoque cette hyper-concentration, ce calme intérieur, cette confiance dans le travail accompli.
La préparation dépasse largement l’aspect technique. Le mental, le rythme, la routine mais aussi le corps jouent un rôle clé. Sportive convaincue, Margaux utilise le mouvement comme exutoire au stress. « La pression fait partie du jeu. L’important est de la canaliser et de la transformer en énergie. »
Une philosophie de vie
Chez Margaux Balemans, la sommellerie n’est jamais dissociée d’une manière d’être au monde. Elle aime rappeler que l’on n’est jamais totalement ‘prêt’, quel que soit le métier. « Une carrière se construit étape par étape. »
Ce sont avant tout les valeurs transmises et cultivées au fil du temps qui façonnent une posture juste et durable. Parmi celles qui la guident au quotidien, une résonne particulièrement : « Take care of your passion so it can take care of you. »
Une phrase-manifeste qui résume à la fois son exigence, sa lucidité et son rapport très sain à l’ambition. Pour Margaux, la passion n’est pas un carburant à brûler jusqu’à l’épuisement, mais une flamme à entretenir avec intelligence.
Elle insiste également sur l’importance de la persévérance et du caractère. « La vie est faite de hauts et de bas, mais la passion reste une constante. » À condition, bien sûr, de s’entourer des bonnes personnes, capables de raviver cette flamme au bon moment.
Réinventer l’expérience vin
Chez Sir Kwinten, la sommellerie s’inscrit dans une vision globale de l’expérience gastronomique. « Je ne parle pas de rééduquer les clients mais de les accompagner. »
Écouter, ressentir, s’adapter : le vin devient un langage sur mesure. Classique ou audacieux, local ou inattendu, avec ou sans alcool — chaque choix se construit dans le dialogue.
« Pour moi, une expérience vin réussie, c’est ce moment où tout s’aligne, où le monde semble suspendu. » Une vision sensible et précise, à l’image de sa pratique.
Dans le quotidien du service, Margaux accorde une importance centrale à l’écoute. « La connaissance n’a de valeur que lorsqu’elle est adaptée au client. » Comprendre un état d’esprit, percevoir une envie parfois encore floue : pour elle, le rôle du sommelier dépasse largement la simple recommandation technique.
Cette attention s’étend aussi à la diversité des attentes actuelles. Alternatives sans alcool, accords plus légers, découvertes locales ou choix assumés de grands classiques : tout est légitime, à condition que cela ait du sens à l’instant précis. « Le vin est un soutien à l’expérience, pas une fin en soi. »
Cette approche intuitive nécessite un dialogue constant avec la cuisine et l’ensemble de l’équipe. Comprendre comment les saveurs se répondent, s’équilibrent ou se renforcent relève d’un travail collectif, nourri par la dégustation, l’analyse et l’échange permanent.
Le vin belge, une évidence
Margaux observe avec enthousiasme l’essor de la viticulture belge. « Il y a vingt ans, qui aurait imaginé des vins belges reconnus à ce niveau ? » Elle cite BRUUT Winery, dont la cuvée Prestige est servie au verre chez Sir Kwinten. « Être impliqué dans certaines décisions, comme le dosage ou l’assemblage, rend notre métier encore plus riche. »
Cette dynamique ne se mesure pas uniquement en volumes ou en médailles. Pour Margaux, il s’agit avant tout d’un changement de regard. « Aujourd’hui, les vins belges sont reconnus au plus haut niveau, notamment par Gault&Millau et le Wine Guide Belgium. »
L’apparition du label BELBUL, dédié aux vins effervescents belges, vient confirmer cette maturité nouvelle. Une reconnaissance qui encourage les professionnels à intégrer pleinement ces cuvées dans leur carte, non plus comme une curiosité, mais comme une évidence gastronomique.
« Proposer des vins issus de notre propre terroir a énormément de sens aujourd’hui, tant pour les clients que pour les équipes. » Une manière aussi de renforcer le lien entre salle, cuisine et producteurs, dans une logique plus locale et responsable.
Une génération curieuse
Jeune, femme, sommelière dans un milieu encore marqué par des codes traditionnels, Margaux avance avec lucidité. Les défis existent : perceptions liées à l’âge, équilibre entre tradition et innovation, posture de leadership. Mais elle les aborde avec discernement.
Déjà engagée dans la transmission, elle co-crée De Wijnbrigade et le jeu Verwijn Jezelf afin de rendre l’éducation au vin plus accessible. « Elle doit être ludique, concrète, jamais élitiste. On apprend en dégustant, en osant, en se trompant. »
Depuis son sacre en tant que Meilleure Sommelière de Belgique 2024, Margaux avance avec lucidité. « Honnêtement ? C’est à la fois une pression et une motivation. » La reconnaissance entraîne inévitablement des attentes — externes comme internes.
Cette dernière année, elle a appris à mieux gérer cette dualité, à faire le tri, à lever le pied quand nécessaire et à s’autoriser le repos. Un apprentissage parfois à contre-courant de sa nature très engagée, mais essentiel pour durer.
Pour autant, la motivation reste intacte. « Pas seulement pour inspirer les autres, mais surtout pour rester fidèle à moi-même et à la raison pour laquelle j’ai commencé. » La face cachée de la médaille pèse peu face à l’envie de continuer à évoluer.
Face aux défis climatiques et aux nouvelles attentes des clients, Margaux imagine une sommellerie plus ouverte : alternatives sans alcool, cépages autochtones, expériences immersives. « Mais au fond, tout restera une question de lien humain. »
[ Muriel Lombaerts ]


